BACH

Concerto pour piano BWV 1054 In D Major: III Allegro

Glenn GOULD


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Cet article vient vous parler d'un fondement du fonctionnement de notre société et je vous en touchais déjà deux mots dans l'article sur "Les Bébés dans le tiroir"...

Quelle valeur donnons-nous aux filières, aux métiers, aux compétences, aux diplômes ?

En France c'est : " Passe ton diplôme on verra après"... C'est comme ça que je suis arrivée au BAC, en ne sachant plus quoi faire avec, une fois que je l'avais obtenu à coups de motivations sportives...

 

Alors je ne regrette pas d'avoir eu accès à la philosophie, à l'économie, à la culture générale et à ce niveau qui finalement, à force d'y penser, m'a quand même permis d'accéder à des compétences et à des expériences fabuleuses. Mais si je ne l'avais pas eu ce BAC ? si au départ j'étais allée faire de l'électronique, de la photo, ou de la lutherie comme j'en avais envie, ma vie serait-elle très différente ?

J'aurais peut être quand même travaillé dans la formation, je ne serais pas passée par les mêmes réseaux professionnels, mais je travaillerais aussi, j'aimerais ce que je fais aussi, je pourrais aussi aller voyager et voir ce qu'il se fait ailleurs. Je pourrais aussi être experte. Ce n'est pas forcément là où ça commence qui est important, mais ce que l'on en fait, qui l'on rencontre, vers quoi on veut tendre, à quoi cela nous sert-il ? Quel sens je donne à ce que je fais ?

Mais non il fallait le BAC... C'est un grand débat, faut-il amener les jeunes à ces niveaux supérieurs ou pas ? Aujourd'hui on aurait tendance à dire oui sinon ils n'auront pas de travail... 

C'est ce regard que chacun d'entre nous a sur la qualification... Mais c'est aussi le regard que l'on a sur soi... Avoir un diplôme ne veut pas dire être compétent, intelligent, adapté au poste... C'est une forme de reconnaissance sans projet pour une grande majorité...

Aux Etats Unis on vous demande combien vous gagnez, en France on vous demande ce que vous avez comme diplôme...

 

Un jour une personne avec qui je bossais me dit: "Moi quand on me pose la question je réponds que j'ai fait l'ENA". Je lui réponds un peu interloquée: "Ah bon tu as fait l'ENA ?" "Oui" me dit-il "l'Ecole Nationale des Autodidactes ".

 

J'aimerais me dire un jour, qu'un jeune a réussit à choisir ce qu'il avait envie de faire parce que c'est ce qui lui plait, quelque soit son choix. Et je parie qu'il en vivra comme il faut, juste parce qu'il est intrinsèquement fait pour cela... Je ne dis pas que les jeunes n'ont pas de projets ni d'envies. Je pose la question de savoir vers quoi la société a tendance à les diriger ?

 

Si ce voyage peut permettre à certains de ceux qui le suivront, de réfléchir à ce qu'ils aimeraient faire. Alors oui cela aura du sens, oui cela sera formateur.

 

Cela amène aussi à se poser la question du lien entre le système scolaire et le système sociale... Je pense que l'article ci-dessous viendra répondre partiellement à cette question.


 

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Article de Sciences Humaines N°219 Octobre 2010


L'école peut-elle transformer la société ? 

Extraits

Xavier Molénat

Les performances et les inégalités scolaires ne reflètent pas automatiquement celles des sociétés. Une recherche récente, 
à partir de comparaisons internationales, invite à relativiser 
l’emprise du diplôme et la méritocratie à la française.


« L’éducation peut tout : elle fait danser les ours », disait Gottfried Leibniz. Certes, mais peut-elle à elle seule produire une bonne société ?, auraient pu lui rétorquer François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout. Dans Les Sociétés et leurs écoles (Seuil, 2010), leur dernier ouvrage, les trois sociologues ont voulu interroger l’idée, particulièrement prégnante en France d’après eux, selon laquelle il suffirait d’avoir une école égalitaire pour que la société devienne juste.

Pour répondre à cette question, ils se sont lancés dans une vaste comparaison internationale. Objectif : établir statistiquement si oui ou non il y a, dans tous les cas, continuité entre les caractéristiques des sociétés et celle de leur école. Sophistiquée, l’étude réduit chaque société et chaque système scolaire à deux dimensions : l’intégration et la cohésion.

Une société est intégrée quand le marché du travail est dynamique, le chômage faible, l’emploi de bonne qualité, les inégalités de revenus réduites. Elle est cohésive quand ses membres appartiennent à des associations, des syndicats, quand ils sont tolérants et ont confiance envers les autres et les institutions. L’intégration scolaire se mesure, elle, aux taux de scolarisation des élèves et à leurs performances scolaires. Quant à la cohésion scolaire, elle se manifeste par le sentiment d’utilité des apprentissages, la confiance envers les professeurs ou encore le goût du travail en groupe que déclarent les élèves.



Au terme de cette analyse complexe, les trois sociologues montrent la grande diversité d’arrangements possibles entre ces quatre dimensions, assez nettement indépendantes. Mais ils pointent surtout l’absence de corrélation entre les caractéristiques du système scolaire et celles du système social. L’Espagne, l’Italie ou la Pologne combinent ainsi des inégalités scolaires relativement faibles avec des inégalités sociales fortes. À l’inverse, les sociétés allemandes ou belges se révèlent nettement moins inégalitaires que leur école. Seuls les systèmes scolaires scandinaves « semblent être en “harmonie” avec leur société ». De la même manière, les auteurs montrent que le poids de l’origine sociale sur les performances scolaires, s’il est partout avéré, est cependant d’ampleur très variable.



École et société n’entretiendraient-ils donc que des relations arbitraires ? Pas tout à fait, car les trois chercheurs mettent en évidence un facteur nettement plus discriminant que les inégalités scolaires (importantes différences de performance entre élèves, influence des origines sociales sur la réussite scolaire) : « l’emprise » du diplôme.

Dans une société donnée, plus les diplômes « rapportent » (en termes de salaires et d’emploi), plus les inégalités scolaires sont fortes. Les sociétés méritocratiques comme la France sont aussi celles où le chômage des jeunes est le plus important, le marché du travail le moins dynamique, et la reproduction sociale (rapport entre le salaire du père et celui des enfants) la plus forte.



Prudents sur la portée des données qu’ils présentent, F. Dubet, M. Duru-Bellat et A. Vérétout en savent néanmoins assez pour rejeter « à la fois la thèse du volontarisme scolaire et celle de la reproduction mécanique ». Et se sentir confortés dans la critique du système français qu’ils avaient développée dans certains de leurs ouvrages précédents. Le constat d’une multiplicité de modes d’emboîtement, lâches ou serrés, des écoles dans les sociétés invite en tout cas, selon eux, à complexifier nettement notre regard sur les relations circulaires entre inégalités scolaires et inégalités sociales.


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Trois questions à Marie Duru-Bellat


Marie Duru-Bellat est sociologue, professeure des universités
à l’IEP-Paris, membre de l’Observatoire sociologique du changement (OSC). Elle a publié notamment L’Inflation scolaire, Seuil, 2006, et Le Mérite contre la justice, Presses de Sciences Po, 2009.

Qu’apporte votre enquête au débat sur l’école en France ?


Les sociologues français ont été très marqués par le modèle des Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (1964) : on a tendance à penser que le capital culturel dont héritent les élèves détermine leur réussite à l’école, et aussi que la réussite scolaire se transforme automatiquement en réussite professionnelle.


La comparaison internationale que nous avons menée montre que c’est un modèle très franco-français. Dans d’autres systèmes, l’impact de l’héritage culturel n’est pas si important. Des pays semblables à la France en termes d’inégalités de revenu connaissent moins d’inégalités scolaires, d’autres davantage. L’école peut donc accentuer, reproduire ou réduire ce dont les élèves héritent.


L’autre enseignement, c’est que l’organisation de la transition école/emploi est tout aussi importante. En Italie, par exemple, l’école est relativement égalitaire, mais il y a ensuite de fortes inégalités sociales. Les inégalités scolaires ne sont donc pas le seul facteur de reproduction sociale.


 

Y a-t-il parmi les pays que vous avez étudiés un modèle à suivre ?


Non, ce serait absurde de raisonner ainsi à partir de corrélations. Mais les comparaisons montrent que les choses ne sont pas fatales. Le Canada et les États-Unis, par exemple, sont des sociétés qui se ressemblent beaucoup. Pourtant le Canada est un pays dont l’école est plus égalitaire (le poids de l’origine sociale sur les performances est moindre) et la reproduction sociale moins forte. Pourquoi ? Il faudrait faire des monographies pour comprendre ça.


Le cas de l’Allemagne est particulièrement intéressant : malgré une école plus inégalitaire, les inégalités sociales y sont comparables à la France. Pourquoi ? Parce que le monde du travail offre d’autres opportunités à ceux qui ont échoué à l’école, à travers la formation en alternance. En France, nous sommes profondément persuadés que la sélection scolaire est méritocratique et juste. Mais est-ce si sûr, quand on voit que les vaincus du système éducatif seront marqués pour toujours par leur échec ?


 

Que suggérez-vous ?


Cette enquête confirme les analyses que j’avais développées dans L’Inflation scolaire et Le Mérite contre la justice. Chacun a toutes les raisons de poursuivre ses études le plus loin possible, mais l’addition des stratégies individuelles et la multiplication des diplômes engendrent leur dévaluation : il ne suffit pas de créer des diplômes pour créer de l’emploi. De plus, le durcissement de la concurrence pervertit le climat des classes et rend les élèves totalement utilitaristes.


Il devrait donc exister plusieurs systèmes de sélections, pour que ceux qui échouent à l’école aient une seconde chance. Il faudrait également, comme nous l’avions suggéré avec F. Dubet dans L’Hypocrisie scolaire (Seuil, 2000), instaurer dans la formation un temps pour une éducation commune, non sélective, gratuite, qui serve non à trouver du travail mais à former des individus, des citoyens. Après, il peut y avoir un temps pour une sélection, mais aujourd’hui cette sélection tend à envahir le cursus, d’autant que les parents anticipent de plus en plus tôt le caractère stratégique des études.


Enfin, quitte à être utopique, on peut rappeler que si les écarts entre professions étaient moindres, si elles étaient également attractives, le système scolaire en serait bouleversé, les élèves écouteraient davantage leur goût au lieu de s’orienter en fonction d’une hiérarchie des salaires et des conditions de travail. C’est de là que viendra le changement, comme le souligne F. Dubet dans son dernier livre, Les Places et les Chances (Seuil, 2010) : tant que la société sera inégale, l’école à elle seule ne pourra pas y faire grand-chose.

Propos recueillis par Xavier Molénat


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